Mamie Jo 5 min

Les huiles essentielles, faut pas en mettre partout

Ma belle-fille a une armoire entière d’huiles essentielles. J’exagère à peine. Des petits flacons marron partout, avec des étiquettes en anglais ou en latin. Lavande vraie, eucalyptus radié, tea tree, ravintsara. Elle en met dans le diffuseur le matin, sur l’oreiller des enfants le soir, dans le bain du petit quand il a le nez qui coule.

Je dis rien. Ce n’est pas mon rôle.

Mais ça m’a donné envie d’écrire quelques lignes, parce que je crois qu’on confond deux choses : la plante et son concentré.

Ma mère avait du thym dans le jardin. Quand on était enrhumés, elle faisait une infusion. Une bonne poignée de thym frais dans de l’eau chaude, un peu de miel, et on était partis. Ça sentait bon, ça réchauffait, et ça aidait. (Mamie Jo en parle aussi.)

L’huile essentielle de thym, c’est autre chose. C’est ce qu’on obtient après avoir distillé des kilos et des kilos de plante fraîche. Un litre d’huile essentielle de thym à thymol demande environ cent kilos de plante. Cent kilos. Concentré dans un petit flacon de dix millilitres.

C’est puissant. C’est même très puissant. Parce que dedans y’a des terpènes, des phénols, de la vraie chimie concentrée. C’est exactement pour ça que les huiles essentielles marchent, et c’est exactement pour ça qu’elles peuvent être dangereuses.

Et très puissant, ça veut dire que ça peut faire du bien. Et que ça peut faire du mal.

Le thym à thymol pur sur la peau, sans dilution, ça brûle. L’eucalyptus globulus, certains disent de pas l’utiliser chez les enfants de moins de douze ans. Et surtout pas près du visage d’un tout-petit. La menthe poivrée peut provoquer des convulsions chez les petits. Mises sur l’oreiller, mises dans le bain sans rien pour les diluer (les huiles se dissolvent pas dans l’eau, elles flottent en concentration), c’est pas anodin.

Je suis pas pharmacienne. Mais j’ai lu. Et j’ai regardé.

Ce qui m’inquiète, c’est pas les huiles elles-mêmes. C’est l’idée que parce que c’est “naturel”, c’est forcément inoffensif. Le venin de serpent, c’est naturel aussi.

Mes parents savaient doser. Pas parce qu’ils avaient lu des livres. Parce qu’ils savaient que les plantes méritent du respect. Une tisane de millepertuis, ça aide pour les petits coups de mou. Mais le millepertuis interagit avec des médicaments. Les cachets pour fluidifier le sang, la pilule, certains traitements lourds. Naturel, oui. Inoffensif, pas toujours.

Les anciens dosaient à l’intuition, à la transmission. “Une pincée de ça, pas plus.” “Pas chez les femmes enceintes.” “Pas tous les jours, sinon ça perd de l’effet.”

Cette sagesse du dosage, on l’a un peu perdue. On a l’impression qu’avec une bouteille d’huile essentielle et un diffuseur, on peut tout traiter. Le rhume, le stress, les insomnies, la tristesse du lundi matin.

Peut-être. Mais avec mesure.

Moi j’ai un seul flacon d’huile essentielle à la maison. De la lavande vraie. J’en mets deux gouttes sur un tissu et je pose ça près de moi quand je veux me détendre le soir. Pas dans le diffuseur pendant deux heures. Deux heures d’inhalation continue, c’est beaucoup. Juste le tissu, à distance, qu’on peut enlever si ça devient trop fort.

C’est tout.

Pour les enfants de ma belle-fille, je reste tranquille. Elle fait de son mieux. Elle les aime. Elle cherche des alternatives aux sirops et aux antibiotiques. C’est louable.

Mais je lui ai dit une fois, doucement : “Renseigne-toi sur les doses pour les petits.” Elle m’a montré son livre d’aromathérapie. Il avait l’air sérieux. Je lui ai fait confiance.

Le problème c’est pas les gens comme elle. C’est les influenceuses qui vendent des routines complètes pour les tout-petits avec cinq huiles différentes. Sans formation. Sans mise en garde.

Une plante dans la soupe, ça nourrit. Une plante dans une tisane, ça soigne doucement. Un concentré de cent kilos de plante dans un flacon, ça demande qu’on réfléchisse deux minutes avant d’en mettre partout.

Les anciens le savaient.

On l’a oublié à force d’avoir des jolies étiquettes.

Au moindre doute, demandez au pharmacien. C’est lui qui connaît les dosages et les contre-indications, c’est son métier, et il est là pour ça.

Mamie Jo  Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.

Hein, on le dit quand même : tout ça c'est du bon sens, pas une ordonnance. Si vous avez un vrai souci, allez voir votre médecin. C'est son métier, pas le nôtre.