Mamie Jo 4 min

Dormir, c'est pas compliqué

Je dors bien.

À 71 ans, sans mélatonine, sans application de suivi du sommeil, sans masque en soie sur les yeux ni matelas à quatre mille euros. Je le dis parce que les gens sont toujours un peu surpris, comme si bien dormir passé soixante ans était une anomalie.

Ce n’est pas compliqué. Enfin, c’était peut-être compliqué avant que ça devienne simple.

Je me couche quand j’ai sommeil. Ça paraît idiot à dire. Mais combien de gens restent debout à regarder leur téléphone parce que leur programme n’est pas fini, alors qu’ils bâillent depuis vingt minutes ? René se couchait à neuf heures du soir en plein été parce qu’il était debout depuis cinq heures. Il bâillait, il se levait, il allait se coucher. Pas de négociation avec lui-même.

Moi j’ai appris ça sur le tard.

Je n’ai pas de télévision dans la chambre. Je n’en ai jamais eu, d’ailleurs. Ce n’était pas l’usage dans cette maison, et je n’ai jamais vu de raison d’en installer une. Alors quand je monte dans ma chambre, c’est pour dormir. Le cerveau finit par enregistrer ça. Il sait ce que la chambre veut dire.

Le soir je fais une tisane. Tilleul en général, mélisse parfois. Pas parce que c’est magique. Parce que ça me donne quelque chose à faire avec les mains, quelque chose de chaud, et ça ralentit la fin de journée. Un rituel, sans le dire comme ça.

La fenêtre ouverte. Même en janvier. En Bretagne en hiver c’est quatre ou cinq degrés, et je dors avec une couette épaisse et la fenêtre entrouverte. Le froid dans l’air, le chaud sous la couette. Je ne sais pas expliquer pourquoi ça marche, mais ça marche depuis cinquante ans.

Ce qui me frappe, c’est mes petits-enfants.

Mon petit-fils, quinze ans, il se couche à minuit et demi avec son téléphone. Il est épuisé en permanence, il a du mal à se concentrer, il est d’une humeur de chien le matin. Sa mère s’inquiète. Les parents s’interrogent. Il a une application qui est censée l’aider à réguler son sommeil. Elle lui envoie des notifications pour lui dire d’aller se coucher.

Une notification pour lui dire d’aller se coucher.

Ma petite-fille, onze ans, ne s’endort jamais avant vingt-deux heures parce qu’elle a la tablette dans sa chambre. Elle dit qu’elle regarde des vidéos “juste cinq minutes”. On connaît tous ça.

Je ne fais pas la morale. Ce n’est pas mon rôle. Mais je vois ce que ça donne.

La lumière des écrans, le cerveau qui tourne à plein régime jusqu’à la dernière seconde, les alertes, les notifications. C’est l’inverse de ce dont un cerveau a besoin pour s’arrêter. Un cerveau a besoin qu’on lui envoie des signaux clairs : là c’est le soir, là on ralentit, là on va dormir. Pas des sollicitations en rafale jusqu’à minuit.

Nathalie, 54 ans, trois ans d’insomnie — elle dit quelque chose qui m’a frappée : la sophrologie lui a appris à s’arrêter. Dix minutes le soir, juste la respiration et les épaules. Son cerveau a appris que c’était le signal pour décrocher. C’est exactement ce que la tisane fait pour moi. Sans le nom.

Il y a aussi les gens qui transforment leur insomnie en système de croyances. “Je ne suis pas quelqu’un qui dort bien.” Quand on se raconte ça assez longtemps, on finit par y croire.

Je ne suis pas médecin et je ne prétends pas l’être.

Ce que je sais c’est qu’à 71 ans, dans une maison sans écran dans la chambre, avec une tisane et une fenêtre ouverte, je me lève tous les matins à six heures et demie sans réveil et j’ai les idées claires.

C’est peut-être juste de la chance.

Ou peut-être pas.

Mamie Jo  Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.

Hein, on le dit quand même : tout ça c'est du bon sens, pas une ordonnance. Si vous avez un vrai souci, allez voir votre médecin. C'est son métier, pas le nôtre.