Les tisanes, c'est pas de la médecine. Et pourtant.
Le docteur Leguern venait en consultation à Plouézec les jeudis après-midi dans les années soixante-dix. Un homme sérieux, costaud, avec une sacoche en cuir usée. Il ne plaisantait pas avec les médicaments. Quand je lui ai dit que je donnais du thym à mes enfants pour la gorge, il a souri et il a dit : “Joëlle, les tisanes c’est pas de la médecine.”
Je ne me suis pas disputée avec lui. Il en savait plus long que moi sur beaucoup de choses.
Mais j’ai continué le thym.
C’est ma mère qui m’a appris. Gorge qui gratte : thym et miel. Nuit agitée : tilleul chaud avant de dormir. Ventre qui fait des histoires après un repas trop lourd : menthe poivrée. Pas de mesure précise, pas de posologie. Une bonne pincée dans l’eau bouillante, on attend cinq minutes, on boit.
Ça fait quarante ans que ça fonctionne dans cette maison.
Ce qui m’a fait réfléchir, des années plus tard, c’est une phrase que j’ai lue quelque part. L’aspirine vient du saule. La morphine vient du coquelicot. La pénicilline vient d’une moisissure sur du pain. Les plus grands médicaments qu’on a inventés, ils viennent tous de quelque chose qui pousse ou qui fermente.
Alors quand le docteur Leguern disait que les tisanes c’est pas de la médecine, il avait peut-être à moitié tort.
Ou peut-être que c’est la même chose, vue d’un autre côté de la frontière.
Ce qui a changé depuis les années soixante-dix, c’est le prix. J’ai vu une boîte de tisanes au thym à la pharmacie de Paimpol le mois dernier. Huit euros et vingt centimes pour vingt sachets. Du thym séché dans des petits sachets en papier.
Je ramasse le mien dans le jardin depuis toujours. Je le fais sécher pendu dans la cuisine, la tête en bas, attaché avec une ficelle. Ça prend deux jours. Ça coûte rien.
Mais je comprends que tout le monde n’a pas un jardin. Et que les sachets à huit euros, c’est pratique.
Je ne dis pas que les tisanes remplacent un médecin. Quand mon fils a eu une angine avec quarante de fièvre à neuf ans, j’ai appelé le docteur Leguern. Pas préparé du thym. Il y a des moments où le thym ne suffit pas, et il faut savoir lesquels.
Le tilleul ne guérit pas l’insomnie profonde. La menthe ne traite pas un ulcère gastrique. Le thym ne remplace pas les antibiotiques quand l’infection est vraiment là.
Mais pour les petites choses de la vie… une gorge qui chatouille en novembre, un soir où on n’arrive pas à s’endormir, un repas de Noël un peu trop abondant. Les plantes font le travail doucement. Et c’est pas du placebo : la camomille contient de l’apigénine, une molécule qui calme vraiment, les labos le savent. Le tilleul a des flavonoïdes. C’est de la vraie chimie, juste en douceur. Et sans effets secondaires, si on n’en abuse pas.
Ma tisane du soir, c’est devenu un rituel. La bouilloire qui siffle, le bol qu’on tient à deux mains, la vapeur qui monte. Ce moment-là, même si la tisane ne faisait rien du tout chimiquement, ferait du bien quand même. Rien que de s’asseoir et d’attendre que ça infuse.
Il faut bien arrêter quelque part dans la journée.
Le docteur Leguern est mort en 1991. Je ne sais pas ce qu’il penserait des rayons entiers de tisanes “relaxantes” et “immunostimulantes” en pharmacie aujourd’hui. Peut-être qu’il rirait. Peut-être qu’il dirait que les choses ont changé.
Peut-être qu’il se ferait une tisane de thym le soir, finalement.
En attendant, le pharmacien reste celui qui connaît le mieux les interactions et les doses. Faut pas hésiter à lui poser des questions, même sur les plantes. C’est son métier.
Mamie Jo en parle ici.
Mamie Jo Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.