Marcher, le premier médicament
Le GR34 passe derrière chez moi. Enfin, à dix minutes à pied.
Il longe la mer, les ajoncs, les rochers. En hiver il est à peu près désert. On croise quelques promeneurs avec de bonnes chaussures et l’air de quelqu’un qui sait où il va. Moi je sais rarement où je vais. Je marche jusqu’à ce que ça aille mieux, et je rentre.
Mon mari faisait pareil. Pas sur le GR34, il n’avait pas le temps pour ça. Mais après une mauvaise journée à la ferme, une bête malade, un tracteur qui lâche au mauvais moment, il allait faire “le tour des champs”. Ça pouvait durer vingt minutes ou deux heures selon la gravité de la chose. Il revenait différent. Pas guéri, pas joyeux, mais plus calme. Capable de souper sans claquer les portes.
Il appelait pas ça de la marche thérapeutique.
Il appelait ça “aller faire le tour”.
J’ai lu dans un magazine chez le médecin que la “marche consciente en pleine nature” avait des effets prouvés sur l’hormone du stress, l’anxiété, la tension artérielle, et j’en passe. Très bien. Je suis contente que les chercheurs l’aient confirmé. Ça m’a fait penser à mon mari et j’ai failli rire dans la salle d’attente.
Il y a des choses qu’on a toujours su sans savoir qu’on le savait.
Le sentier côtier, il monte, il descend, il vous oblige à regarder où vous mettez les pieds. Vous ne pouvez pas ruminer et regarder les pierres en même temps. Enfin si, vous pouvez, mais vous tombez. Alors vous regardez les pierres. Et les algues. Et les oiseaux. Et la couleur de la mer qui change toutes les cinq minutes.
C’est comme ça que ça marche, je crois.
Pas parce que c’est magique. Parce que ça occupe juste assez la tête pour que les mauvaises pensées ne trouvent plus de place pour s’installer.
Une voisine, 68 ans, son médecin lui a prescrit de la marche après son opération du coeur. Elle a fait la grimace. “Marcher, c’est pour les gens qui ont rien à faire.” Elle habite à Plouézec depuis soixante ans et elle n’a jamais mis les pieds sur le GR34. Je lui ai dit qu’on y allait ensemble le mardi matin. Elle a commencé par pester contre les cailloux. Maintenant elle m’attend devant sa grille à neuf heures et demie, bottes aux pieds.
Elle dort mieux. Elle dit que c’est la fatigue physique. C’est peut-être ça.
Ce que je sais c’est que quand je rate ma marche plusieurs jours de suite, la pluie bretonne, le vent, un rhume, je suis moins patiente, moins reposée, moins moi-même. Ça trompe pas.
Pas besoin d’application. Pas besoin de podomètre. Pas besoin de respirer d’une façon particulière. Juste des chaussures qui tiennent aux pieds et un chemin.
Mon mari avait ses champs. Moi j’ai le GR34. Ma voisine a commencé à avoir les deux.
Le médicament le moins cher du monde, et on a mis des millénaires à lui trouver un nom savant.
Mamie Jo Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.