La pleine conscience ? Chez nous on appelait ça rêvasser
Mon petit-fils est venu me voir le mois dernier avec son téléphone. Il voulait me montrer une application. “Mamie, t’as essayé la pleine conscience ?” Il avait l’air très sérieux.
Je lui ai dit : depuis cinquante ans, tous les matins, je m’assieds sur le banc devant la maison et je regarde la mer. Parfois un quart d’heure, parfois plus. Je pense à rien de particulier. Je regarde les vagues et j’écoute les mouettes.
Il paraît que c’est exactement ça, la pleine conscience.
Je n’avais pas besoin d’une application pour savoir que ça me faisait du bien.
Mais bon.
Il y a aussi les poules. J’en ai six depuis douze ans. Le matin, je leur donne à manger. Je les regarde picorer. Chaque poule a son caractère. Brune est gourmande et Blanche est peureuse, et ça changera jamais. Ces cinq minutes où je les observe, je ne pense à rien d’autre. Ni aux courses, ni à l’arthrose, ni aux nouvelles du soir.
Si tu appelais ça de la méditation à Plouézec en 1980, les gens t’auraient regardé bizarrement.
On appelait ça nourrir les poules.
Ce que je remarque, c’est que les gens ont toujours eu besoin de décrocher. Ma mère tricotait en regardant par la fenêtre. Elle tricotait sans compter les mailles, juste pour avoir les mains occupées. Les voisines se retrouvaient après la messe pour tailler la bavette sur le pas de la porte. Pas pour parler de choses importantes. Juste pour être là ensemble, à regarder passer le temps.
Personne n’appelait ça “un espace de pleine présence partagée”.
Maintenant il y a des stages. Des retraites de trois jours dans des centres. Des applications avec des voix douces qui te disent de respirer. Et les gens s’inscrivent, et ça leur fait du bien, et je ne vais pas m’y opposer. Si le mot “méditation” aide mon petit-fils à s’asseoir cinq minutes sans son téléphone, alors ce mot est utile.
Moi ce qui m’a frappée, c’est que quand il m’a expliqué le principe, sentir sa respiration, observer ses pensées sans s’y accrocher, revenir au moment présent, j’ai reconnu quelque chose que je fais naturellement depuis que je suis petite.
Je revassais. On me disait d’arrêter. La maîtresse surtout.
Il faut croire que j’avais de l’avance.
Ce que je veux dire, c’est que l’idée n’est pas nouvelle. Nos grands-mères savaient s’arrêter. Elles n’avaient pas le choix, d’ailleurs. Pas de télévision en permanence, pas de téléphone dans la poche, pas de notifications. Le silence était la norme, pas une récompense qu’on s’accorde après une semaine de travail.
Peut-être que le problème c’est ça. On a rempli tellement la vie de bruit qu’on est obligés maintenant d’apprendre à se taire. Et pour apprendre à se taire, il faut une application.
C’est un peu triste. Mais c’est comme ça.
Mon petit-fils, en tout cas, dort mieux depuis qu’il fait ses dix minutes le soir. Ça ne m’étonne pas. Le corps a besoin qu’on lui fiche la paix de temps en temps. Ça, on le savait déjà. On le savait depuis toujours.
La preuve : mes poules ont l’air très zen.
Mamie Jo Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.