Sandrine 8 min

Sophie, 38 ans : « J'ai arrêté de lutter contre mon dos »

Sophie a 38 ans. Elle enseigne en CE2 à Sète depuis douze ans. Son mal de dos chronique a commencé pendant sa première grossesse, il y a sept ans. On s’est retrouvées dans un café du centre-ville un mardi matin, entre sa classe du matin et celle de l’après-midi.


Le premier truc que je veux dire, c’est que j’ai tout essayé.

Pas dans le sens “j’ai vu trois kinés et j’abandonne”. Dans le sens vraiment tout. La kinésithérapie pendant un an. L’ostéopathie, plusieurs praticiens différents. Les anti-inflammatoires, les décontracturants musculaires. Une ceinture lombaire que je portais les jours de cours debout. Des semelles orthopédiques. Une cure thermale à Balaruc. Le yoga, deux mois, j’ai arrêté parce que ça empirait.

La lombalgie chronique, c’est le diagnostic. Enfin, c’est le nom qu’on lui donne. En dessous, il y a une légère scoliose qui n’a pas été détectée avant trente ans, un problème de disque dans le bas du dos qui s’est installé pendant ma grossesse, et neuf mois à dormir mal parce que le ventre prend la place de tout.

— Vous étiez suivie par qui, au départ ?

Mon médecin traitant, qui m’envoyait en kiné. Puis la kiné m’a orientée vers un ostéo. Puis j’ai changé d’ostéo parce que le premier ne m’expliquait rien. Il manipulait, je repartais, ça allait mieux deux jours et ça revenait. Je comprenais pas ce qui se passait dans mon corps.

— Et ça a duré combien de temps comme ça ?

Cinq ans. Cinq ans à tourner dans ce cercle. J’avais des périodes où j’allais vraiment bien, trois semaines, un mois. Et puis un faux mouvement, une nuit mauvaise, et ça repartait. Je prenais des rendez-vous en urgence. Je prenais des anti-inflammatoires. Je récupérais. Puis ça recommençait.

À un moment, j’ai réalisé que ma vie entière était organisée autour de mon dos. Le siège dans lequel je m’asseyais. La façon dont je portais mon fils. Les activités que je refusais pour “ne pas prendre de risque”. Je refusais des sorties avec des amis si je savais qu’il faudrait marcher beaucoup ou rester debout.

— Qu’est-ce qui a changé ?

Un ostéo que j’ai vu l’année dernière. Le troisième que j’essayais. Il m’a demandé de lui raconter comment je vivais avec mon dos au quotidien. Pas ce que j’avais fait comme soins. Comment je vivais. Ce que j’évitais. Comment j’anticipais la douleur.

J’ai parlé vingt minutes. Il a beaucoup écouté.

Et à la fin, il m’a dit quelque chose qui m’a arrêtée nette. Il a dit : « Sophie, votre dos ne va pas guérir comme on guérit une grippe. Mais vous pouvez arrêter de lutter contre lui et commencer à vivre avec. »

Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire. Il m’a expliqué que quand une douleur dure longtemps, le corps change sa façon de réagir. Que plus on protège, plus on anticipe, plus on évite, plus on renforce des circuits qui amplifient la douleur. Que la solution n’était pas de protéger davantage mon dos, mais de lui faire confiance progressivement.

— Vous avez cru à ça ?

Non. Pas d’abord. J’ai trouvé ça un peu ésotérique, franchement. Je lui ai dit.

Il m’a sorti des études. Il m’a parlé de la peur de bouger, de comment le corps finit par amplifier la douleur quand on se protège trop. Il m’a expliqué que ma ceinture lombaire, que je mettais les jours de cours, maintenait mes muscles dans un état de passivité qui empirait les choses à long terme. Que me protéger me fragilisait.

J’ai mis deux semaines à digérer ça.

— Et après ?

Il m’a donné un programme. Pas de manipulation, ou très peu. De la marche, progressive, sans ceinture. Des exercices de renforcement du gainage, doux, au sol. Et une consigne bizarre : ne plus anticiper la douleur. La laisser arriver, observer, ne pas paniquer.

C’est cette dernière chose qui a été la plus difficile.

Depuis sept ans, j’anticipais tout. Je savais qu’une longue sortie allait me faire mal le lendemain, alors je ne la faisais pas. J’avais construit une cartographie mentale de tout ce qui pouvait déclencher une crise. Et je vivais dans cette cartographie.

— Comment vous êtes sortie de ça ?

Progressivement. Vraiment progressivement. J’ai recommencé à marcher sans surveiller chaque pas. J’ai fait une randonnée de deux heures avec mon fils. Ca faisait deux ans que j’évitais. J’avais mal le soir. Le lendemain, ça allait.

Ce que j’ai compris, c’est que “avoir mal” ne veut pas dire “faire mal”. Que la douleur n’était pas forcément le signe que j’abîmais quelque chose. Ça semble évident dit comme ça. Pour moi, ça ne l’était pas.

— Vous avez arrêté les anti-inflammatoires ?

Presque. Je les garde pour les vraies crises aiguës, deux ou trois fois par an. Avant, j’en prenais régulièrement, en préventif parfois. Maintenant non.

J’ai aussi arrêté la ceinture lombaire. C’est mon médecin qui a validé ça, pas seulement l’ostéo. Je tiens à préciser, parce que j’aurais pas fait ça sans avis médical.

— Est-ce que vous souffrez encore ?

Oui.

Je ne veux pas donner l’impression que c’est résolu. Il y a des jours où mon dos est présent toute la journée. Des matins difficiles. Des périodes moins bonnes.

Mais la différence, c’est la relation que j’ai avec ça. J’ai arrêté de vivre en ennemi de mon corps. J’ai arrêté de le surveiller comme quelque chose qui allait me trahir.

Il y a quinze jours, j’ai emmené ma classe à la plage. Deux heures dans le sable, je marchais avec les enfants, je les aidais à construire des trucs. Le soir, j’avais mal. Et je me suis dit : j’étais là. J’étais vraiment là avec eux.

— Si vous deviez dire une chose à quelqu’un qui est dans la situation où vous étiez il y a deux ans ?

Cherchez quelqu’un qui vous explique ce qui se passe. Pas juste quelqu’un qui manipule ou prescrit. Quelqu’un qui prend le temps de vous expliquer pourquoi vous avez mal et ce que la douleur chronique fait au système nerveux.

Et méfiez-vous de tout ce qui vous promet de “guérir” votre dos. La bonne question, c’est pas “comment je m’en débarrasse”, c’est “comment je reprends ma vie”.

Sophie reprend ses cours à 13h30. Elle part sans ceinture lombaire.

Sandrine  Sandrine est infirmière libérale à Montpellier depuis 23 ans, formée à la sophrologie. Elle partage ici son regard de soignante sur les pratiques de bien-être.

Hein, on le dit quand même : tout ça c'est du bon sens, pas une ordonnance. Si vous avez un vrai souci, allez voir votre médecin. C'est son métier, pas le nôtre.