Mamie Jo 4 min

Les pieds, on s'en occupe jamais

Mes pieds ont marché sur du sable, du goudron, des galets, de la boue, des parquets froids de maternité et des carrelages d’hôpital. Soixante-et-onze ans qu’ils me portent sans se plaindre. Et moi, je les ai pas toujours bien traités.

À quarante ans, j’avais des talons comme du papier de verre. C’est ma belle-mère qui m’a dit : “Joëlle, occupe-toi de tes pieds.” Elle me massait les siens chaque soir avant de dormir. Elle avait quatre-vingt-deux ans et marchait droite comme un i.

Depuis ce jour-là, c’est devenu mon rituel du soir.

Pas grand chose. Une noisette de crème. De la Nivea bleue en boîte, la même depuis trente ans, pas besoin d’aller plus loin. Je m’assieds au bord du lit. Je prends un pied. Je masse. Les orteils un par un. La voûte plantaire. Le talon. L’autre pied. Ça prend dix minutes.

Je fais pas de la réflexologie savante, hein. Je sais pas quelle zone correspond au foie ou aux reins. Ce qu’on dit là-dessus, c’est peut-être vrai, peut-être pas, je laisse les spécialistes trancher. Moi je sais juste que quand je masse mes pieds, je dors mieux après. Les jambes se détendent. La tête ralentit.

Une voisine paie soixante euros pour aller chez une réflexologue à Paimpol. Elle en revient détendue et contente. Je lui dis pas que c’est de l’argent jeté. Si ça lui fait du bien, c’est bien. Mais quand elle me demande mon secret pour avoir les pieds en bon état à mon âge, je lui montre ma boîte de Nivea.

Elle est pas convaincue.

C’est vrai que les pieds, dans la famille, on y faisait attention. Mon père portait des chaussures solides. Pas des chaussures de mode, des chaussures qui tiennent le pied. Il disait que les gens qui ont mal au dos ont souvent commencé par mal choisir leurs chaussures.

J’ai mis des années à le croire. Et puis j’ai eu mes premiers vrais souliers ergonomiques à cinquante-cinq ans. Le dos a dit merci.

Ce que je vois chez mes petits-enfants me fait un peu peur. Des baskets plates, de fines semelles, rien qui soutient. Ils marchent des kilomètres là-dedans. Leur corps compense. Quelque part, les genoux, les hanches, le dos. On paie plus tard ce qu’on ignore maintenant.

Mais bon, je suis pas médecin. Je suis juste une femme de 71 ans qui a ses pieds en bon état.

La chaleur, ça aide aussi. Un bain de pieds chaud en hiver, après une longue journée… ou après avoir traîné sur les galets de Plouézec. C’est pas du luxe. C’est de la récupération. Mon corps le réclame, j’écoute.

Le soir en massant, je pense à ma journée. Je la laisse passer. C’est peut-être ça, le vrai bénéfice : ces dix minutes où on s’arrête, où on pose les mains sur soi, où on prend soin d’une partie du corps qu’on regarde même pas dans la journée.

Les pieds sont tout en bas. On les oublie.

Ils portent pourtant tout le reste.

Mamie Jo  Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.

Hein, on le dit quand même : tout ça c'est du bon sens, pas une ordonnance. Si vous avez un vrai souci, allez voir votre médecin. C'est son métier, pas le nôtre.