Le thym de ma mère
Ma mère ramassait le thym sur les talus.
En Bretagne il y en a partout, au bord des chemins creux, entre les pierres. Elle le coupait avec ses ciseaux de couture, elle le faisait sécher attaché en petites bottes dans le cellier. L’hiver, ça sentait bon dans toute la maison.
Quand on toussait, elle faisait une tisane. Thym, miel, un peu de citron si elle en avait. Quand on était bien encombrés, elle mettait du thym dans une casserole d’eau chaude, elle posait une serviette sur notre tête, et on respirait la vapeur. Ça piquait les yeux, ça dégageait le nez en cinq minutes.
Elle appelait pas ça de l’aromathérapie.
Elle appelait ça du thym.
Aujourd’hui le même thym se vend en huile essentielle dans des petits flacons marron avec des étiquettes en latin. Thymus vulgaris CT thymol. Quinze euros le flacon de dix millilitres. Et c’est là que ça devient intéressant, et un peu dangereux si on fait pas attention.
La tisane de ma mère, on peut en boire des litres, c’est du thym dans de l’eau chaude. L’huile essentielle c’est une autre histoire. On extrait des kilos de plante pour obtenir quelques millilitres. Tout est concentré. Les principes actifs, les vertus, et les risques.
Du thym en tisane pour une angine, c’est du bon sens. Deux gouttes d’huile essentielle de thym à CT thymol pur sur la peau d’un enfant, c’est une brûlure et potentiellement pire.
Ce n’est pas la même chose.
Je dis ça parce que j’entends beaucoup de gens traiter les huiles essentielles comme si c’était des plantes. “C’est naturel, ça ne peut pas faire de mal.” Le venin de vipère aussi c’est naturel. La concentration change tout.
Ma mère savait ça instinctivement. Elle ne mettait pas de thym brut directement sur une plaie. Elle faisait une infusion qu’elle laissait refroidir pour nettoyer une écorchure. Elle diluait, elle faisait attention, elle écoutait le résultat.
Les huiles essentielles bien utilisées, ça marche. J’ai ma petite trousse. La lavande vraie pour les petites brûlures et les piqûres. L’eucalyptus radié en période d’hiver, une goutte dans un bol d’eau chaude. Le thym à linalol, pas le CT thymol qui est trop agressif, dilué dans de l’huile d’olive pour les frictions sur la poitrine.
Mais je ne bricole pas. Je me suis informée.
Et j’ai un jardin où je fais pousser mes plantes fraîches (y’a un truc sur le jardin qui dit bien ça). Parce qu’une plante fraîche dans une tisane, ça ne nécessite pas de notice.
Ce que je voudrais dire aux gens qui s’intéressent à tout ça : les plantes de nos grands-mères, c’est du savoir réel, accumulé sur des générations. Ce n’est pas de la superstition. Le thym est antiseptique, il aide à dégager les bronches. Le thymol et le carvacrol qu’il contient, c’est des molécules que les labos connaissent très bien, ils en ont fait des médicaments. Les études le confirment depuis des décennies.
Après, faut pas se raconter d’histoires. Une vraie angine bactérienne, c’est le médecin et les antibiotiques, y’a pas à discuter. Le thym c’est pour accompagner, pas pour remplacer.
Mais nos grands-mères utilisaient la plante entière, pas l’extrait ultra-concentré. Elles savaient faire la différence entre un remède et un poison selon la dose.
C’est ça le bon sens paysan. Pas de la magie, pas de la méfiance envers la science. Juste du respect pour ce qu’on manipule.
Ma mère n’aurait jamais mis cinq gouttes d’huile essentielle pure sur la peau d’un enfant. Elle n’aurait pas su vous expliquer pourquoi en termes biochimiques.
Mais elle aurait su que c’est trop.
Mamie Jo Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.