Manger ce qui pousse
Ma fille est au régime depuis vingt ans. Elle a essayé le sans gluten, le sans lactose, le jeûne intermittent, les protéines le matin et les légumes le soir. Elle achète des livres sur la nutrition. Elle regarde des vidéos de gens en forme qui expliquent comment être en forme.
Elle n’a jamais vraiment maigri. Elle n’a jamais vraiment été malheureuse non plus, alors c’est pas un drame. Mais quand même.
Moi, j’mange de tout depuis soixante-dix ans et ça va très bien.
Mon régime à moi, c’est ce qui pousse. Dans le jardin, au marché de Paimpol le mardi, chez le poissonnier du port. En ce moment il y a des poireaux, des carottes, des betteraves rouges. En été il y a des haricots verts et des tomates. En automne des courges et des champignons de la forêt si j’ai eu le courage d’y aller.
Je ne sais pas ce qu’est la spiruline. J’ai lu le mot une fois sur un pot dans la cuisine de ma fille. Je n’ai pas cherché à savoir.
Ce que je sais faire, c’est regarder un légume et savoir si c’est bon. Une carotte qui plie, c’est pas bon. Un poireau avec de belles feuilles bien vertes, c’est bon. Le poissonnier du port, il me connaît depuis trente ans. Il me dit ce qui est arrivé ce matin et ce qui est là depuis trois jours. Je prends ce qui est arrivé ce matin.
Ma règle simple, elle tient en une phrase : si tu sais pas prononcer un ingrédient, mange-le pas.
Pas parce que c’est forcément mauvais. Mais parce que si tu sais pas le prononcer, c’est que tu ne l’aurais pas trouvé dans une cuisine ordinaire il y a cinquante ans. Et les gens mangeaient très bien il y a cinquante ans, merci.
Le beurre salé, c’est une autre chose. On m’a dit pendant vingt ans que c’était mauvais pour le cœur. Puis on m’a dit que finalement non. Puis on m’a dit que ça dépendait. Je n’ai jamais arrêté d’en manger. Mon cœur bat toujours.
Je ne dis pas que la science a tort. Je dis que la science change d’avis et que le beurre breton, lui, est toujours là.
Ce qui me frappe avec les régimes, c’est que les gens souffrent. Ils se privent. Ils calculent. Ils culpabilisent quand ils mangent un morceau de fromage. Ma fille refuse le pain depuis trois ans. Elle dit que le gluten c’est inflammatoire. Je ne sais pas si c’est vrai pour tout le monde, mais ce que je sais, c’est qu’elle regardait mon pain beurré à table avec des yeux de chien.
Ce n’est pas une vie.
La nourriture, c’est aussi du plaisir. Un repas pris avec des gens qu’on aime, autour d’une bonne table, avec du vin rouge si l’envie est là. Ça aussi c’est de la santé. Ça aussi ça nourrit quelque chose.
Mes légumes, j’en mange parce qu’ils sont bons, pas parce qu’un docteur me l’a ordonné. Ma soupe du soir, je la fais avec ce qu’il y a dans le frigo et un peu de crème, et c’est ma soupe préférée depuis quarante ans. Pas besoin de recette.
Mon jardin, c’est dix mètres carrés derrière la maison. Des tomates en été, des courgettes qui débordent toujours, des herbes aromatiques, persil, ciboulette, thym. Ce thym me sert aussi pour autre chose, mais ça c’est une autre histoire que je vous raconterai. Le jardin me fait bouger, me fait sortir, me donne quelque chose à regarder le matin, un peu comme le jardin dont je parlais qui finit par soigner autant que le reste.
Les superaliments, les compléments, les poudres dans les shakers… peut-être que ça sert à quelque chose. Ce qui est sûr, c’est que les légumes du jardin ramassés le matin, ils ont plus de vitamines que ceux qui ont voyagé trois semaines en camion. Ça, c’est prouvé. Après, le corps a aussi besoin de choses qu’un jardin ne donne pas toujours, la vitamine D en hiver, la B12 si on mange peu de viande. Ça, c’est le médecin qui vérifie avec une prise de sang.
Je ne suis pas médecin. Mais je vois des gens en bonne santé qui mangent simple depuis toujours, et des gens qui se torturent avec des régimes et qui ne vont pas mieux.
Je ne tire pas de grande conclusion. Je mange mes poireaux.
Ça fait soixante-dix ans que ça fonctionne.
Mamie Jo Joëlle vit dans les environs de Paimpol, en Bretagne. Elle est experte en rien, sauf peut-être en bon sens. Ses articles ne remplacent pas un avis médical, ni une bonne soupe.